Daniel Brun était l’homme du moment, celui que s’arrachaient les télés et les magazines du monde entier. Persona grata et poila grata, tout le monde voulait connaître l’auteur qui avait écrit Le-livre-dont-on-ne-dit-plus-le-titre, le plus gros best-seller de tous les temps bibliques ! Quel homme se cachait donc derrière le masque du succès ? Un nouveau génie ? Un opportuniste ? Une secte ? En quelques mois, il était devenu l’idole d’une moitié du monde et l’homme à abattre pour l’autre partie (ce calcul ne tient pas compte des bulletins blancs ni des abstentions).
Fascination de la réussite… Chacun voulait comprendre, disséquer ce succès, décortiquer l’œuvre, la passer au peigne fin, lui sortir ce qu’elle avait dans les tripes… fallait connaître la recette, les ingrédients magiques, l’alchimie absolue qui transformait les plombs en or (comme chez le dentiste) !
Qu’avait-il fait ce Daniel Brun qu’un autre n’avait pas fait avant lui ? Un pacte avec le cornu ? Hercule Comenvetu ne l’avait même pas lu ce livre qui effrayait les uns défrayait la Une, une sorte brûlot anti-chrétien qui asticotait les fidèles et régalait les aboyeurs de religions d’après ce qu’on en disait… l’auteur avait touché au sacré, au divin… il n’était pas le premier et ne serait pas le dernier. De tout ça, le commissaire principal s’en fichait comme de sa première communion… ce qui le chagrinait, c’était qu’un anonyme se faisant appeler l’horloger veuille remettre ses pendules à l’heure sur son territoire ! Qu’un petit trou-du-cul lui pourrisse son avancement ! Comenvetu aurait volontiers donné sa cravate à losanges en soie apprivoisée pour être plus vieux de dix jours ! Il allait devoir orchestrer la surveillance du plumitif, lui coller une escouade aux fesses en toute discrétion, peut-être même lui assigner une résidence surveillée… que du tracas ! Et l’autre qui ne revenait pas…
L’autre, c’était son subalterne, son souffre-douleur, son épine dans le pied, le cauchemar de ses nuits blanches, le commissaire Guillaume Suitaume, le premier policier de France selon une certaine presse (que ne lisait pas Comenvetu), le meilleur profileur, le rasoir à mauvaises graines, le poinçonneur de voyous, le spécialiste des vicieux ! Suitaume, c’était l’anti-Maigret, pas le policier à ambiance glauque, à quotidien sordide… il ne faisait pas dans le crime brumeux toute en nuances avec drames familiaux et problèmes sociaux… c’était l’homme des hautes plaines, l’éradiqueur de savants fous… il ne s’occupait que du très dangereux avec option bizarre, les malsains sectaires et les groupuscules crépusculaires. Portant haut ses ascendances vikings et rejetant à la mer les endormis du système, Guillaume Suitaume n’était toléré que pour la qualité de ses résultats. Policier d’élite dans un état délité, il cheminait dans son drakkar vengeur, toute voile justicière dehors.
Soudain, un vent d’Ouest, que les auteurs aguerris aiment appeler hasard, poussa la porte du bureau d’Hercule Comenvetu… - Suitaume ! Ce n’est pas trop tôt !
Il était 9 heures.
- Votre rapport !
- Il sera bref.
- Je n’en demande pas tant !
Hercule Comenvetu cultivait la mauvaise foi en pot… et il faisait de belles pousses. Suitaume n’eut pas l’air de s’en étonner. - Hier, rapporta-t-il, aux alentours de 23 heures, une Land Rover rouge grenat s’arrête place Dauphine, un homme de taille moyenne, vêtu d’une gabardine usée, en descend avec deux gros sacs plein du « livre-dont-on-ne-dit-plus-le-titre » ; il porte une barbe au carré et une croix rouge est peinte sur son crâne chauve…
- C’est la déposition des deux gamins ?
Hochement approbatif.
- …L’homme paraît calme. Il sort un panneau, sorte de pancarte qu’il cloue sur un boulot avec comme simple inscription, l’île-aux-juifs…
- L’île-aux-juifs ? Un antisémite ?
Suitaume ignora, méfiant des idées préconçues, des raccourcis et des imbéciles.
- …Ensuite, l’inconnu déverse le contenu d’un bidon d’essence sur son tas de livres et allume…
- Un autodafé ! Un nazi ?
- …Il repart en trombe et quelques minutes plus tard, une Land Rover rouge grenat est vue rue du Temple…
- C’est la même, je suppute…
Il supputait bien.
- L’homme à la croix rouge dépose un gros sac devant une boutique, la Maison de la Magie.
- Des livres, encore ?
- Non, un corps !
- Quoi ?!
- Une femme morte !
- Une inconnue ?
- Pas pour son mari. »
« Pierre Delamousky alla ouvrir à son collègue. Un homme plutôt frêle, du genre « barque sur l’océan », entra, nonchalant. Sa chevelure ressemblait à un champ de blé après un premier passage raté de la moissonneuse… il y avait comme un phénomène d’épis (appelé également épiphénomène) sur ce crâne… les cheveux fusée dardaient vers le ciel, un peu comme un début de feu d’artifice. Artifice fut d’ailleurs le premier mot qui vint à la pensée de Purdey en voyant le copiste. C’était un homme d’environ trente-sept ans et trois mois qui essayait d’en paraître vingt-sept de moins en arborant le style jeune provocateur avec un certain brio. Hormis la coupe de cheveux en pré mal pâturé, deux boucles d’oreille en forme d’anneau lui donnaient l’air vache ; dans un jeu d’arcade… sourcilière, trois piercing sauvages lui fermaient presque l’œil gauche ; une fine rayure de barbe découpée avec précision faisait une arabesque sur les deux joues. Plus audacieux encore, sur sa blouse d’atelier, il avait peint le corps nu et musculeux d’un homme… un trompe-l’œil du plus bel effet que devait sans doute apprécier le conservateur en chef.
- Salut E321, ça Kif’ ? J’espère que tu ne déranges pas pour… oh la vache ! C’est quoi ce truc ?!
Il ne parlait pas de Purdey… il venait de voir les peintures.
- Plaisir, je te présente l’inspecteur Prune de la police judiciaire...
Au regard qu’il lui lança, Purdey sut instantanément que le sexe faible n’était pas son fort.
- Qui a pu faire une chose pareille ?
- Nous sommes là pour essayer d’y répondre, répondit la belle du Quai au paltoquet. A quelle heure avez-vous quitté cette salle hier ?
Il rebuffa d’un haussement d’épaules.
- Vers 1 heure, en même temps que E321, enfin que Pierre.
- E321 ?
Pierre Delamousky prit l’air penaud du gamin qui s’est fait serrer son joint.
- C’est mon surnom de conservateur.
- Très drôle.
- C’est potache.
Elle ne lui faisait pas dire.
- Monsieur de La Founoc, pourriez-vous nous éclairer sur ces dessins, ces symboles ? Faute de connaître le « qui » essayons de savoir le « pourquoi ».
Tous les trois s’approchèrent.
L’ensemble des graffiti était disparate. Au-dessus du tableau, une première série de sept signes était peinte, sortes de figures géométriques avec du triangle à revendre.
Elles étaient suivies d’une croix à larges pattes comme on en voit sur les gravures représentant des chevaliers en costumes croisés. Chaque patte contenait une lettre…
De La Founoc se gratta le champ de blé avec une main pleine de peinture et fit un « o » curieux avec sa bouche, un drôle d’« r » avec ses yeux, un « e » à son mouchoir mais rien avec les oreilles.
- Je ne suis pas spécialiste en bizarreries médiévales mais il s’agit d’une croix templière… ces triangles aussi. En revanche, j’ignore leur signification.
- Ces signes dans la croix ne vous en disent pas plus que les autres ?
Le peintre fit une curieuse mimique qui semblait dire non.
Passons.
Au dessous du coffre blanc qui renfermait la toile, une autre série de signes du même acabit était dessinée, huit au total… Purdey ne prit pas la peine de poser de question superfétatoire et passa au graffiti qui lui paraissait le plus intéressant. Sur le mur de droite se détachait une étrange phrase qui essayait de faire gothique sans trop y parvenir :
Derrière le dada de Vinci…
13 orgies
Et en dessous encore…
Vinci la salope !
…Au sens beaucoup plus moderne et plus clair, bien que…
Purdey observa les deux hommes.
- Visiblement un détracteur de l’art florentin.
- Je ne comprends pas, je ne comprends pas…
Pierre Delamousky n’était pas le seul.
La dernière phrase était des plus étrange : = le fisc arménien
Ce dernier groupe de mots n’arrangeait rien pour la compréhension globale du message. Qu’est-ce que le fisc arménien pouvait bien fiche dans ce message ? la Joconde = le fisc arménien… on nageait en plein délire. Purdey se tourna vers le spécialiste du maître…
- Monsieur de La Founoc, reprit l’inspectrice, quel est votre rôle exact ici ? Pointe de fierté dans le regard.
- Je m’occupe de l’atelier des peintres copistes… donne quelques cours et évalue les potentiels pour donner l’accès aux toiles de maîtres.
- C’est à dire ?
Le peintre leva les yeux au ciel… pas celui du septième.
- Tout le monde ne peut pas coller son chevalet devant un « Delacroix » ou un « Ingres »… cela se mérite.
- Et c’est vous qui décernez les médailles…
- Ouaip !
- Monsieur Delamousky me dit que vous êtes un spécialiste de Léonard de Vinci. Vous ne voyez pas à quoi le vandale peut faire référence ? C’était quoi le dada de Vinci ?
L’autre la joua équestre, debout sur des grands chevaux.
- Que voulez-vous que j’en sache ? A par le violon d’Ingres, je ne connais pas les hobbies de tous les peintres !
- Mais vous êtes spécialiste…
- En peinture, pas en vie de famille ni en ragots !
- Vous ne voyez pas un de vos élèves susceptible de…
Geste vers le mur.
- J’ai un cours de peinture d’art, mademoiselle Burne…
- Prune.
- … pas un atelier pour taggeurs de métro !
Purdey resta sereine, tout charme et diplomatie. »
