Soudain, le silence… Toutes les conversations venaient de s’éteindre d’un seul coup. Dans le fond de la grotte, à quelques mètres de hauteur, sur une chaire taillée à même la roche, venait d’apparaître l’ombre de celui que tout le monde attendait, Kolthar ! Kolthar, le prince des sorciers, le fédérateur en chef, le président de la M.E.S.T.U.P.U.M.P.O. !
Il faisait bel effet dans sa longue robe de brocart avec dorures clignotantes… Il chamarrait terrible ! Une vraie prestance de chef, du qui en imposait grave ! Sa coiffe était toute élégance également, du beau chapeau sorcier qui couvrait tout le crâne, laissant à peine dépasser quelques cheveux bruns… Il avait les deux bras tendus vers une assistance qui était toute ouïe, toute aux aguets, accepteuse de bonnes paroles galvanisantes !
- Sorcières, sorcière, mages et magiciennes, mes amis… Merci, merci d’être venus en si grand nombre à cette assemblée du Cercle magique, merci à toutes ces mains occultes d’êtres venues pétrir le levain de ce nouveau combat ! Nous allons avoir besoin de toute l’ardeur de nos baguettes dressées pour partir à l’assaut de nos contempteurs !
Quelques premiers applaudissements furtifs s’échappèrent.
- Chaque jour, nos codes sont violés, nos lois bafouées, nos méthodes souillées et nos représentants moqués ! C’est intolérable ! Souvenons-nous des grandes époques inquisitrices où nous étions craints et respectés, rappelons-nous ces bûchers en érection qui couvraient les campagnes européennes, de ces feux salvateurs qui nous rendaient hommes et femmes d’importance !
Un frémissement flotta dans l’assemblée. Une sorcière leva un bras…
- C’est surtout nous qui nous en souvenons, si tu permets, Kolthar ! Les miches en feu, c’est nous que ça concernait ! J’ai encore l’odeur du poil roussi dans les narines…
L’atmosphère se taille un morceau de silence… mais Kolthar rebondit en souriant pour arrondir les angles saillants.
- Je vois que tu n’as pas perdu ton franc-parlé, Belle Mélasse ! Toujours aussi revendicatrice, toujours aussi soupe-au-lait ! Tu as raison… Mais qu’as-tu fait pendant ces dix dernières années ? Je n’ai pas entendu que tu te sois particulièrement distinguée dans quelque affaire de sorcellerie d’importance…
Raclement de gorge.
- J’ai pas mal marabouté, répliqua la sorcière sans grande conviction.
Kolthar dodelina du chapeau.
- Vous entendez ?! Belle Mélasse a marabouté… Bravo ! Bel effort ! Dix ans à soigner les rhumatismes des Poildus ! Pourquoi ne pas fabriquer de l’aspirine ! Tu te prends pour un labo pharmaceutique ? Avec un talent comme le tien, avec tes connaissances et la qualité de tes sorts… tu n’as pas honte ?! Oui, c’est vrai, autrefois vous étiez victimes des différents pouvoirs séculiers et parfois de l’Inquisition, mais vous aviez le feu sacré !
Vous saviez embraser vos passions, vous étiez des vraies femmes au foyer que l’on trouvait au four et au chaudron ! Aujourd’hui, rien ! Toi, Fleur d’Ortie, que sont devenues tes légendaires décoctions ? Et toi, Carabosse, combien de sorts puissants as-tu lancés depuis l’histoire de cette petite pucelle d’Aurore ? Un nouveau silence, lourd de signification. Kolthar avait repris les rênes de sa diatribe, le ton était donné.
…A quoi sert le mot sorcier aujourd’hui, je vous le demande ?
Murmures sans précision dans l’assemblée.
- Eh bien, il sert à engraisser les éditeurs de livres pour enfants ! Nous sommes devenus la principale attraction de millions de mioches de Poildus qui se ruent sur les insanités, les niaiseries que publie un auteur britannique à la mode !
- Moi, j’ai lu ses livres et ils sont rudement chouettes !
C’était Eskalathor, le jeteur de sorts, qui venait de parler.
Du haut de sa chaire (et tendre), Kolthar le fusilla du regard. La main qui tenait sa baguette tremblait de rage.
- Tu n’as pas honte, Eskalathor ?!
- Non.
- Tu devrais ! Cette JFK Bowling a ruiné notre réputation… Avec elle, les terribles sorciers que nous étions ne sont devenus que rigolade, des potaches à baguette, des héros de papier sans intérêt !
- Ah, je ne suis pas d’accord… Ca se lit bien, quand même.
On crut un instant que le président allait sortir de ses gonds et envoyer un petit coup de baguette magique à l’empapaouteur.
- Eskalathor, tu nous emmerdes ! se calma-t-il. Quand je dis que cette Anglaise nous fait du mal, on est d’accord ! D’accord ?
- Ah non, pas d’accord, s’en mêla Ambrosius, le patriarche des envoûteurs. Nous sommes des sorciers, soit, mais nous agissons démocratiquement.
- Oui, bravo ! C’est vrai, ça, se souleva l’assemblée.
Koltha respira un grand coup, en prenant beaucoup sur lui.
- Bon… Vous êtes quand même tous d’accord pour dire que notre prestige a chuté avec les années ?
- Ca oui, on est d’accord, fit de concert un petit échantillon des forces occultes en présence.
- Et que le succès invraisemblable, international et injustifié du petit-sorcier-dont-on-ne-dit-pas-le-nom contribue au travail de sape ?
- Faut voir, répliqua Ambrosius
- Pas un succès injustifié, insista Eskalathor, il y a des choses rudement vraies dedans… c’en est même troublant !
Le président se frotta les yeux, légèrement dépité.
- L’un ou plusieurs d’entre vous ont-ils été pris comme consultant par l’auteur incriminé ?
Silence.
- Voyez ! Votre silence est plus éloquent que votre sens civique magique ! Cette femme décrit le monde des sorciers sans pudeur, s’en amuse, le tourne en ridicule, dit tout et son contraire et nous devrions rester les bras ballants à la laisser nous outrager devant la planète entière ?! Quand Dan Brown a écrit son fameux « Da Vinci code », l’Eglise a protesté, elle s’est soulevée, elle a dit non, halte aux conneries ! Nous aussi, nous devons réagir !
- Mais nous sommes occultes, dit Ambrosius avec philosophie, nous ne pouvons pas protester publiquement…
- C’est vrai, rebondit le potionneur Alcazan, on ne va quand même pas faire des marches, des sittings, des pétitions…
- … ou des grèves, renchérit Eskalathor.
- Des grèves de quoi, triple buse ! On ne fait plus rien ! T’es vraiment plus con qu’un chaudron sans anses, toi !
- Ah non, président, se plaignit le patriarche, restons dans le juste ton de la démocratie, s’il vous plaît.
- Oui, pardon, Ambrosius, mais c’est l’autre chaudron, là...
- Je suis d’accord, fit Ambrosius, pour dire qu’il y a un problème de représentation de la sorcellerie de nos jours, notamment dans les pays occidentaux…
- Savez, le vaudou ne se porte pas très bien non plus, s’immisça Bombo Lundi… Faut pas croire que c’est mieux chez nous.
- C’est bien pour cela, trépigna Kolthar, que je dis que nous devons nous unir pour un grand projet commun.
- Nous devrions faire un grand parc d’attraction, s’électrisa Eskalathor, un machin à grand spectacle, un truc à l’américaine…
Le président mestupumpote devint écarlate, rouge potion magique poivron/tomate.
- Faite le taire ou c’est lui qui va finir à l’américaine, au court-bouillon à côté d’une lotte !
Eskalathor se tut, enfin vexé. Ambrosius reprit le flambeau.
- Nous pourrions faire un rapprochement Poildus et sorciers dans une sorte de réunion œcuménique… dans un esprit très démocratique, évidemment.
Kolthar n’en croyait pas ses oreilles ! Que présidait-il exactement ? Un cénacle de sorciers ou une secte d’attachés de presse dédiée à la magie du samedi soir ? Il se sentit soudainement en perte de légitimité, n’avait plus tout à fait l’impression d’être une élite, y’avait décalage.
- Mais Ambrosius, il ne s’agit pas de ça, nom d’Ascaroth ! Il ne s’agit pas de démocratiser, de pactiser, de faire des ronds de jambes… Nous sommes des sorciers, de TERRIBLES SORCIERS ! Nous devons terroriser ! Faire peur ! Reprendre le terrain que nous avons perdu, retrouver tout notre prestige d’antan, ce n’est pourtant pas compliqué à comprendre ! Il n’est pas question de parc d’attraction ni de conférence officielle pour parler de la place des magiciens dans la société…. La seule place qu’ils ont aujourd’hui, c’est chez Patrick Sébastien, le samedi soir ! C’est plaisant, c’est sérieux, je vous le dis…
- Je ne suis pas d’accord non plus… Elle est pas mal son émission ! Il y a des numéros qui valent bien…
Silence.
Roussos, l’enchanteur grec, voisin d’Eskalathor, venait de lui baguetter la carafe.
- Merci, Roussos.
Kolthar venait de retrouver son calme.
- Chers amis, vous n’avez pas fait ces milliers de kilomètres pour commencer une querelle intestine… Je sais que nombreux parmi vous sont ceux qui veulent voir notre blason redoré.
- Oui, c’est vrai… Kolthar a raison !
- Bravo Kolthar !
- Vive Kolthar !
- Que faut-il faire ?
La vox populi était en train de se mettre en marche.
- D’abord, il faut mettre fin aux stupidités que publie JFK Bowling ! En la frappant elle, ce sont des millions de gens que nous allons frapper de stupeur ! - Ouais, bien dit !
- Comment la frapperons-nous ? s’intéressa l’horrible Carabosse.
Le président esquissa un mauvais sourire comme certains esquissent de mauvais dessins et de mauvais desseins.
- Vous savez tous que va bientôt sortir le septième livre de son œuvre insane… le septième et dernier opus des aventures du petit-sorcier-dont-on-ne-dit-plus-le-nom… Ce livre est attendu par la moitié de la planète poildue ! CE LIVRE NE DOIT PAS VOIR LE JOUR !
Avant le public poildu, ce fut l’assemblée sorcière qui fut frappée de stupeur.
- Comment nous y prendrons-nous ? demanda Alcazan, qui vivait en Angleterre et qui sentait le coup venir.
- Nous allons envoyer un commando pour voler le manuscrit ! assena Kolthar.
- Ouaaaaah ! fit la masse.
- Il ne faudra pas oublier d’ensorceler tout le réseau informatique de l’auteur ! cria une voix anonyme.
Il n’y avait que le premier pas qui coûtait. Peu à peu, les membres du cercle magique prirent de l’audace et se galvanisèrent entre eux sans le secours du président. Chacun y allait de sa petite idée, de sa petite trouvaille. Plus mages et sorciers s’enflammaient, plus ils rivalisaient de bonnes idées pour que ce fameux septième livre n’ait jamais lieu !
Au bout de deux heures, tous les membres de M.E.S.T.E.P.U.M.P.O. étaient tombés d’accord pour unir leurs efforts afin de retrouver le prestige perdu. Chacun choisit sa place et sa zone d’attaque. Pendant qu’ils y étaient, les enchanteurs décidèrent de s’attaquer à Halloween pour bien apprendre aux sales mioches que la sorcellerie n’était pas un jeu d’enfant.
Kolthar valida la proposition et pour faire oublier sa mauvaise humeur du début, il confia à Eskalathor qui venait de se réveiller une mission extrêmement périlleuse qui devait se dérouler à Paris…
La guerre aux Poildus venait d’être déclarée !
.../...
Deux ans qu’il n’avait pas réussi à prendre une vraie photo intéressante depuis qu’il avait surpris Kenza Braiga en train de promener sa chienne Princesse… Peu à peu, il était devenu la risée des agences de presse, le paparazzi paparasiteur comme on l’appelait dans la profession. Honte ! Mais il aurait bientôt sa revanche avec le scoop du siècle, JFK Bowling faisant mijoter sa panse de brebis farcie… ou mieux, assise derrière son ordinateur en train d’écrire la dernière aventure du petit-sorcier-dont-on-ne-dit-pas-le-nom ! Du cliché jamais vu, de l’épreuve de légende ! Métier terrible que le sien quand on y gagnait mal sa vie… On vous faisait savoir combien vous étiez un traine-poubelle, un ramasse dorure de la vie des autres, un chien galeux ! L’argent, le statut social vous mettaient à l’abri des acerbes, des critiqueurs mais la course
à la pige insane, la chasse à l’honoraire poussif vous rendaient paria, parenthèse sociale ! Pourtant, Jeff, lui, n’avait jamais vu les choses sous cet angle-là. On attaquait le photographe, le traqueur de clichés sulfureux… C’était pourtant le dernier à qui on devait s’en prendre ! Existerait-il si les populations voyeuses ne couraient pas acheter leur « En veux-tu, en Voici » ? Si le consommateur lambda (vipère) n’était pas béat devant la richesse ou le malheur des autres ? Offre, demande, vieille technique libérale… Le contempteur est toujours le financeur ! Jeff Rothull était payé par celui qui le traînait dans la boue… Drôle d’époque ! Critiquait-on Claire Chazal de montrer des enfants morts ? Pourtant pire que de montrer des vedettes vivantes ! Le monde entier allait s’arracher ses photos de JFK Bowling en train d’enguirlander son sapin ou de caresser les boules de Noël (1) … On le paierait en dollars de la main droite capitaliste et on le pointerait de l’index gauche idéaliste pour le fustiger d’une telle infamie ! Pas grave… Jeff rit sous cape en songeant à sa préretraite au soleil à trente-cinq ans.
Hélas, toutes ces considérations n’étaient que pures extrapolations car Jeff Rothull ignorait encore qu’il vivait là ses dernières minutes en tant qu’homme de chair, d’os et de sang !
Dans quelques minutes, il serait mort… d’une mort bien moche mais très originale !
Il venait d’arriver sur la terrasse et essayait de rester en retrait de la lumière… Il vit une ombre furtive passer du salon à la cuisine… s’avança. Un homme était assis devant la télévision à plasma pliable dernier cri, le modèle cher. Deux enfants jouaient avec un chien et un feu de cheminée crépitait de joie… Soudain, il la vit qui revenait de la cuisine avec un visage béat, plein de sourire… le sourire du bonheur, celui qui n’a rien à voir avec l’argent, cet argent qui ne fait pas le bonheur de celui qui n’en a pas ! Jeff Rothull se surprit jaloux, se prit en flagrant délit de mocheté d’âme, se devina pourri, se sentit dégueulasse à la place des millions d’acheteurs qui ne prendraient comme seul risque que d’aller chez le coiffeur pour feuilleter toutes les parimatcheries qui traîneraient. Le goût d’amertume de dura pas, l’instinct du professionnel prit rapidement le dessus et il chercha l’angle idéal. Il allait commencer par une petite photo de famille, une à vingt mille livres.
Tout à sa concentration, il n’entendit pas le léger glissement derrière lui, un bruissement dans les arbres, il ne sursauta pas non plus lorsque le hibou lui frôla le sommet du crâne d’une aile mesquine. Il contourna la maison pour prendre un nouvel angle… Là, c’était bien. Tac tac tac tac tac ! Photos en rafale, clichés au kilomètre, les magazines allaient s’abreuver, se répandre… Heureux homme, il allait faire strike avec Bowling ! Il avait devant lui l’image parfaite de la famille idéale, celle qui faisait pleurer dans les chaumières… Tac tac tac ! Même le feu de cheminée était cossu, pas de la braise mesquine, du bien flamboyant avec bois de qualité… preuve qu’avec du chêne, il peut y avoir du plaisir !
Jeff ne vit pas non plus la nuée de chauves-souris qui grossissait au-dessus du toit de la maison tout en tournoyant… Tout un manège volatile, noctambule et nyctalope était en train de se constituer dans le mystère de la nuit ! Comme pour ajouter au décor de cauchemar qui se préparait autour du photographe, une ombre assez haute et voûtée surgit de la futaie... Une branche craqua. Le paparazzi se retourna enfin… et ce qu’il vit l’épouvanta à tel point qu’il en lâcha son appareil qui, en tombant, en profita pour faire un cliché, tac tac tac… S’en suivit une scène assez rabâchée dans les livres de genre : cris de terreur, jambes à son cou et course effrénée dans la nuit noire ! Jeff Rothull n’eut pas le temps de réfléchir à la chose qu’il venait de voir et ne visa qu’à mettre de la distance entre lui et la bête immonde ! Il s’enfonça sous les frondaisons se faisant griffer le visage par les ronces volages… trébucha, se rattrapa, retrébucha, s’étala, mangea un peu de terre puis rampa aussi vite qu’il le put, respirant de plus en plus vite, de l’essoufflement panique ! Il avait envie de hurler mais les sons ne sortaient pas… Déjà, il sentait le souffle rauque du monstre derrière lui, l’haleine fétide du carnivore qui se néglige les crocs !
Puis le geste fatal, la cheville qu’on attrape… le pauvre photographe se sentit attiré en arrière, vitesse grand V. Dans un réflexe de survie, il balaya l’espace des pieds (car il n’avait pas de balai) et parvint à heurter violemment son agresseur qui lâcha prise. Ô miracle ! Jeff ne lâcha pas une si belle occasion de se refaire… la malle. Il parvint à se relever et prit le chemin de la maison, pensant qu’il valait mieux perdre la face que la vie. Il n’eut hélas pas le temps d’arriver jusqu’à la terrasse car trois nouveaux zigotos habillés à la mode de nulle part lui barraient le chemin. Rothull se demanda un instant s’il n’avait pas la berlue ou si la peur ne lui avait pas subitement développé la glande hallucinogène (celle qui est entre la rondeur de l’hypophyse, le carré de l’hypoténuse et l’hyposuccion)… Mais non ! Les trois épouvantails à moineaux étaient bien en suspension dans l’air ! Deux mètres du sol ! Mieux encore, ils chevauchaient des balais comme des walkyries ménagères ! Pire, ils souriaient méchamment…
C’était un gag !
Moi, à votre place de lecteur, c’est ce que je penserais.
Jeff Rothull, lui, ne put s’empêcher de penser qu’il était le jouet d’une mascarade, d’une plaisanterie dont l’auteur ne pouvait être que JFK Bowling en personne ! Elle avait dû employer une bande de comédiens en guise de « chiens méchants » pour faire fuir les curieux et les paparazzis. Pas d’autre explication possible. Hein, dites ?
C’était sans doute les facéties excessives d’un jardinier un peu trop porté sur les alcools forts ou le désherbant parfumé au chamallow rose ! En tout cas, ils avaient l’air de prendre leur job au sérieux. Le coup du balai en suspension était bluffant.
- Bravo, les gars !
Les sourires malsains ne désemplissaient pas les visages.
Y avait anguille…
En effet.
Soudain, les trois suspensionnés, dans un beau geste de concert, tendirent le bras… Au bout d’iceux-là, trois baguettes de bois menaçantes dont les extrémités se rejoignaient.
- Astralalabiquette, que la lumière en jette !
Un éclair jaillit !
- Astoripoilalahu, que tu sois changé en statue !
Aussitôt dit, aussitôt fée fait, Jeff Rothull de son état civil et photographe people de son état si vil, se figea dans l’instant, tout marbre, tout dur, tout immortel dans la froideur de la pierre.
Sa seule oraison funèbre fut l’éclat de rire visqueux des trois cavaliers en balai, emballés par leur esprit farce… et attrapes.
(1) Noël n’est pas le nom de son mari. Information à destination des petits salauds…
.../...
Le père Noël…
Un curé a le droit de s’appeler Noël… ne vous en déplaise.
Le père Noël, donc, fut réveillé en pleine nuit par un coup violent porté à sa croisée, un poing rageur qui martelait sa vitre. Il ouvrit un œil hagard encore éperdu de sommeil, se mit sur son coude gauche, renifla l’odeur de rance auquel il ne s’habituait pas et crut mourir de peur en voyant la trogne tordue qui s’écrasait sur la fenêtre de sa chambre, une tronche tout en mocheté, une sale gueule, une goule maléfique qui faisait une grimace à rendre jaloux un présentateur télé…
Pour ajouter à la magie noire de l’instant, une masse de cheveux désordre rendait l’apparition toute Gorgone (pas Zola), sortie tout droit des contes et légendes des pays où tout est laid, affreux, cauchemardesque ! Vous savez, les pays avec des fées à verrues et des faits avérés…
Le curé fit un signe de croix rapide en disant que sa dernière minute était arrivée quand il se rendit compte qu’il s’agissait simplement de la face de la mère Maurte, Adèle Maurte, la femme du charcutier ! Elle tambourinait sauvage, à coups redoublés et usait d’onomatopées inédites dans le dictionnaire des cochonneries (femme de charcutier oblige).
Le père Noël se leva précipitamment pour aller ouvrir sa fenêtre… Dans cette précipitation nocturne, impromptue et inopinée, il ne manqua pas de se prendre les pieds dans un tapis sournois tapi sur le sol ; il en résultat une chute spectaculaire (dite « la bûche de Noël »), et l’homme d’Eglise se retrouva avec son aube sur la tête… en pleine nuit !!! La mère Maurte n’en ria pas mais s’écrasa un peu plus le nez sur la vitre, transformant la vision en un tableau du Caravage. L’abbé, rouge de honte, cacha ses effets personnels, se remit sur pied avec le peu de fierté qui lui restait et ouvrit enfin la fenêtre à cette hideuse apparition. Sans le carreau, Adèle Maurte n’était guère plus avantagée, la patine du verre apportait même un peu d’amélioration au visage original, gommant les imperfections nombreuses qui allaient de la moustache mal épilée à la ride accusatrice, en passant par le nez vérolé, dévasté par une varicelle de jeunesse. Elle semblait avoir à peu près dans les cinquante-trois ans et deux mois. L’abbé exorbita (ce n’est pas cochon). - Que se passe-t-il, Adèle ?
- Excusez-moi, monsieur l’abbé… c’est terrible ! Un drame chez la famille Broilleur !
Interloquage.
Sammy Broilleur était un des plus gros notables de la région. Son usine de fabrique de fausses citrouilles et de balais de sorcières nourrissait une bonne partie de la région, nourrissait également diverses jalousies… L’abbé ne l’ignorait pas et imagina aussitôt le pire, une histoire de vengeance, peut-être avec du crime horrible, du décimage bourgeois !
- Il est arrivé quelque chose à monsieur Broilleur ?
- A sa femme.
- Lucette ?
Il n’en avait qu’une aux dernières nouvelles des potins villageois.
- Elle est morte ?
- Pas encore… mais c’est presque pire !
De plus en plus inquiet, le père Noël, qui ne croyait plus en l’autre depuis bien longtemps, enfila son costume (car il gardait toujours l’habit de prêtre à portée de son lit).
- Peut-être devriez-vous prendre un peu d’eau bénite, mon père…
- Pour quoi faire ?
L’Adèle hésita un instant.
- Cela ne peut pas faire de mal.
Que répondre à cela ?.....
...Au centre, sur un vaste lit, Lucette Broilleur paraissait dormir… Seul problème : elle était à un mètre au-dessus du matelas et tournait sur elle-même, plus roide qu’une justice d’autrefois !
La mâchoire du père Noël s’écrasa avec force sur ses charentaises… Tout accablé surprise !
- Voilà, monsieur l’abbé, ça fait plus de trois heures que ma femme tourne !
- Que s’est-il passé ?
- Aucune idée… J’étais dans mon bureau à l’étage inférieur quand j’ai entendu un grand cri en provenance de la chambre de ma femme… J’ai accouru quatre à quatre et je suis tombé sur… ça !
Le « ça » n’était pas très beau à voir.
Le regard du prêtre se posa sur Adèle Maurte mais personne ne daigna expliquer sa présence… Il se contenta d’un silence inspirateur de suspicion. …
…. S’armant de tout son courage, le père Noël se signa et grimpa sur le lit. Pour amorcer sa nouvelle incantation, il devait prendre la main du patient… Comment faire avec une possédée qui tournait sur elle-même ? Une seule solution, la plus cavalière… Il sauta sur sa monture comme Saint-Michel sur le démon et agrippa les doigts grassouillets de sa « cliente » ! Le corps de Lucette Broilleur se mit à tournoyer de plus en plus vite emportant son cavalier dans un rodéo ridicule sous les regards atterrés (ou terre-à-terre) d’un auditoire subjugué. L’abbé ne lâcha pas prise et hurla son discours exorcisant :
- Au nom de la Très Sainte Trinité, de la Vierge Marie, de Sainte-Catherine, de Saint-Antonin, de la Cour Céleste, des Douze Apôtres, des Quatre Evangélistes, de la part des Neufs Chœurs des Anges, des Sept Béatitudes et de tout ce qui traîne de bon et de positif dans le coin, je vous ordonne de quitter ce pauvre corps ! Démons, Succubes, Incubes, Apéricubes, fichez le camp ! Retournez dans vos antres flamboyants ! Abandonnez cette bonne grosse à l’amour des siens ! Vade Retro Satanas et Diabolo !
Et ça tournait, tournait toujours… Tournait le manège des forces obscures, des choses d’en bas, des saloperies malignes ! Le ou les suppôts du grand cornu ne voulaient pas quitter cette grosse enveloppe terrestre… La prière d’exorcisme n’y faisait rien… Uriner dans un Stradivarius n’aurait pas fait mieux ! Le prêtre réitéra sa formule incantatoire mais l’enveloppe corporelle de Lucette Broilleur se mit à tournoyer plus vite encore... Le père Noël lâcha prise et s’en alla rouler dans un coin de la chambre… Plus de peur que de mal. Exorcisme raté ! La broche humaine reprit sa vitesse de croisière.
L’abbé se releva péniblement, faisant grincer ses articulations.
- Vous aviez raison, monsieur Broilleur, votre dame à l’air rudement occupée… M’est avis qu’ils sont plusieurs là-dedans, sauf vot’ respect.
- Ca ne doit pas beaucoup la changer, répliqua l’industriel avec tout le tact du mari qui mesure la frivolité de son épouse avec une règle à graduer les coups fourrés.
Le prêtre laissa passer l’ange noir.
- L’envoûtement a l’air très puissant… Vous avez noté des signes avant-coureurs ?
- C’est à dire ?
- Votre femme aurait-elle été victime de divers tracas dans les dernières semaines ? Un tel sort est souvent l’aboutissement d’une série de « malchances »… Sammy Broilleur jeta un œil de bœuf à la charcutière qui lui répondit d’un sourire qu’elle réservait aux gens bons.
- Pas que je sache.
Le père Noël se frotta le menton et souleva la paupière gauche… Il venait d’avoir une idée. Il se précipita sous lit…
Bingo !
Il en retira une citrouille de taille moyenne… une vraie, pas une en plastique sortie des usines Broilleur ; elle était sculptée avec art et finesse au point qu’on y reconnaissait le visage légèrement empâté de Lucette… et chose plus incroyable encore autant qu’étrange s’il en fut, le cucurbitacée était constellé d’aiguilles, une myriade d’épingles plantées dans le fruit, de toutes parts, du plantage sauvage, de l’aiguillette sorcière… Citrouille immangeable au risque de se percer le digestif ! Y’avait de l’esprit belzébutheur dans l’air, de la pensée vacharde, du diabolique vicieux ! Un petit malin (sans jeu de mots) cherchait des noises terribles à dame Lucette…
- C’est quoi ça ? s’effondra Broilleur.
- Une citrouille…
- Qu’est-ce que ma femme fait avec une citrouille sous son lit ? (1)
- C’est une technique d’ensorcellement classique… Votre épouse est totalement possédée !
- Qu’est-ce qu’on peut faire ?
- Trouver l’envoûteur !
Et ça tournait… tournait toujours…
(1) Car les deux époux faisaient chambre à part (NdA).
