Guillaume Suitaume
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Les suppôts de Sitoire
Prix : 18,80 euros - 352 pages
Format : 13,5X21
EAN 978230490007
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Un assassin qu'est d'orfèvre


Le Quai des Orfèvres, ce bord de fleuve parisien qui abritait sous son aile la célèbre institution policière n’avait pas connu, comme le reste du pays en outre, un hiver aussi rigoureux depuis l’été 1923. Les rues et les toits blanchis à la poudre d’ange rendaient au cœur de Paris cette innocence rêvée des temps anciens. Innocence qui n’exista jamais sans doute mais qui nourrit si bien notre goût d’un passé forcément plus agréable.

Malgré cette carte postale enneigée qui ravivait les souvenirs insouciants de l’enfance, la foule anonyme et servile que constituait la ruche libérale et travailleuse s’agitait en tous sens pour rapporter son quota de pollen quotidien dans des humeurs variés. Les automobilistes pestaient contre la reine maire et ses élargissements autobusiens qui bouchaient les artères, les piétons hurlaient contre cette phlébite parisienne qui faisait cracher les pots d’échappement encore un peu plus, et les transportés en commun, élégamment appelés usagers – car il est bien connu que les transports accélèrent le vieillissement -, agglutinaient leurs faces béates et narquoises sur les vitres des bus pour faire la nique aux embouteillés furibonds. L’ensemble de cette primesautière population ne se doutait pas encore qu’elle vivait là ses derniers instants de tranquillité laborieuse.

Au deuxième étage du vaste édifice de police, derrière une fenêtre à guillotine, se tenait la rousse silhouette du commissaire Suitaume qui se faisait cet ensemble de réflexions en regardant passer le gratin, place Dauphine.

Le ministre de l’Intérieur, Nicolas Hépimprenel, très inquiet des événements survenus le matin, était reçu par le préfet de police, Léonce Milverge, et le commissaire principal, Hercule Comenvetu. La grenade à panique qu’allait bientôt faire exploser la presse inquiétait grandement l’homme politique qui voyait dans les prochaines élections le fantôme de la défaite. Ce tueur en série ne pouvait pas tomber plus mal, aussi Hépimprenel voulait-il que l’affaire soit rondement menée afin de couper l’herbe de la critique sous le pied de l’opposition opportuniste. Toute latitude devait être donnée au policier en charge du dossier, à savoir… le commissaire Guillaume Suitaume, le sauveur des fameuses « couilles en or ». Ce dernier était attendu avec une impatience toute fébrile pour faire un état des lieux.

Dans son bureau, qui avait vu passer les plus prestigieux commissaires, le policier d’élite avait fait tomber sa veste en peau de glouton et arborait une chemise d’un jaune tournesol du plus bel effet en cette saison fraîche. Cette touche de couleur joyeuse et hilare brisait l’aspect austère de son holster duquel jaillissait la crosse nacrée d’un Smith et Wesson , hommage armé au général Patton, un des nombreux héros militaires que chérissait le commissaire.

Suitaume était inquiet. La première mamelle du policier, l’instinct, avait déjà fait couler le lait de l’évidence : une lettre anonyme en forme de marteau, adressée au commissaire, enfonçait le clou du psychopathe :

Cher commissaire Suitaume,

La valse infernale est ouverte, tête de pioche, jeux de main, pieds de cochon, ronds de jambe, bras d’honneur, œil de biche, sexe appeal et langue de bois… tout est bon pour que l’escargot parisien déroule en tout horreur son tapis rouge… sang !

Le GERFAUT

Le commissaire examina attentivement le bout de papier qui ne présentait, à première vue, aucun signe particulier. Simple feuille à carreaux arrachée à la spirale d’un carnet de factures plus qu’élémentaire. Le plus étrange était la date d’oblitération qui datait de la veille… d’avant les assassinats… A l’évidence, l’assassin lui lançait un défi qui laissait augurer une suite infernale. Quant à la signature, elle ne manquait pas de laisser Suitaume perplexe : Le Gerfaut ! Pourquoi ce tueur machiavélique s’affublait-il d’un nom d’oiseau, d’un faucon de surcroît ?! Fallait-il y voir là quelque sens caché d’un ésotérisme pernicieux et vicieux ? Pourtant, ce nom rappelait quelque chose au policier sans qu’il sût le définir précisément… « Gerfaut, Gerfaut ?… non, décidément, cela ne revenait pas… », mais il n’eut pas le temps de raisonner plus avant. Il était attendu.

Suitaume sortit de son bureau et traversa celui des inspecteurs qui le regardèrent passer dans un silence inhabituel. Les jeux de mots et autres effets de gibbosités oratoires qui jaillissaient généralement en flèches cocasses et en traits sarcastiques avaient été enfermés à la hâte dans le coffre-fort de la prudence. En effet, l’imperméable de sérieux dans lequel était drapé le commissaire Suitaume ne laissait pénétrer aucune goutte de cet humour gras et facile qu’il déplorait dans les couloirs de l’exemplaire institution qu’était la police judiciaire. Nombreux avaient été les inspecteurs frivoles et abscons qui s’étaient écrasés sur le solide mur de son intransigeance.

Le policier grimpa d’un pas normand, c’est-à-dire mesuré, les marches du grand escalier jusqu’au troisième étage où se trouvait le bureau du commissaire principal. Il frappa à l’épaisse porte de bois doublée d’un cuir matelassé et suspect. Réponse lui fut faite, il entra.

Le bureau n’était pas ovale, mais l’ambiance presque hollywoodienne. Les trois figures de cire plaquées sur les trois silhouettes tendues ressemblaient à des maquillages d’acteurs No, blafardes et fantomatiques. Les trois visages pâles étaient tournés vers Guillaume Suitaume et trois paires d’yeux (six au total) le regardaient comme on scrute le gars. Incidemment, le commissaire remarqua que la neige s’était remise à tomber, ce qui ne changeait pas grand-chose à l’atmosphère pesante et glacée qui régnait dans la pièce. Le ministre était assis sur le bureau du commissaire principal et fumait nerveusement une Camel à deux bosses, le préfet se tenait debout devant une imposante bibliothèque qui contenait l’histoire du crime français en douze mille volumes et sirotait une tasse de café noir pour se calmer.

Le commissaire principal, amidonné dans un élégant prince-de-galles, proposa un siège à Suitaume. Ce dernier refusa pour rester à la hauteur.

- Suitaume, c’est grave ! amorça le principal d’une voix basse et timbrée comme un pli postier.

- Très grave, continua le préfet d’une voix lactée qu’il voulut neutre et aérienne.

- Très, très grave, acheva le ministre d’une voix de garage.

La pression laissa Suitaume sans voix. Le commissaire principal, Hercule Comenvetu, s’approcha de son subordonné et lui posa une main amicale sur l’épaule.

- Mon cher ami, les choses vont mal… vous n’êtes pas sans savoir que les élections approchent, le tapage d’urnes va bientôt commencer et vous savez mieux que quiconque l’importance que revêt la sécurité pour les électeurs…

- Et pour les autres.

- Evidemment, commissaire, intercéda Léonce Milverge d’un ton sec, mais les électeurs tout particulièrement ! Il est normal d’avoir à cœur la protection d’une population au civisme sincère et chevronné.

- Je ne vous cache pas, reprit le principal, que cette histoire a tout lieu de nous inquiéter… meurtre rituel, jeu de rôle ou rancune personnelle, il va falloir dégotter ce zigoto au plus vite !

-Très vite !

- Très, très vite !

- Où en êtes-vous de l’enquête ? continua Comenvetu.

- Elle commence, monsieur le principal. Le tueur ne nous a guère laissé le temps de nous retourner… Deux crimes presque simultanés…

Le préfet Milverge posa sa cafetière sur le rebord de la bibliothèque.

- Et il n’est pas dit qu’on ne retrouve pas une troisième victime, s’inquiéta-t-il.

- Il y a des chances, répondit simplement Suitaume, préférant ne pas faire référence au petit mot.

Le principal, peu à l’aise, frottait ses mains moites.

- Je suppose que vous avez mis en place la procédure de routine ?

Le commissaire acquiesça d’un hochement de tête. Il n’osait pas avouer qu’il avait sans doute parlé, interrogé et laissé filer le tueur en la personne du laveur de zouave.

- Vous êtes considéré comme un des meilleurs spécialistes du profilage, Suitaume… Vous avez peut-être déjà une piste ?

- Pas vraiment, monsieur le préfet. Je sais seulement que le criminel est joueur, sûr de lui et de sa supériorité sur la police, que ses crimes ont l’air d’avoir quelque chose de symbolique que je ne comprends pas encore… que c’est un cruel, un barbare, qu’il devait aimer crever les yeux des oiseaux quand il était enfant et mettre des pétards dans la bouse de vache pour éclabousser les passants… qu’il ne devait pas supporter l’autorité de son maître d’école et qu’il faisait sans doute encore pipi au lit pendant son service militaire… je pense aussi qu’il n’est pas marié et qu’une impuissance sexuelle en est la cause… il en a conçu un vif ressentiment et s’est mis à chercher la jouissance ailleurs… donc… il ne va pas s’arrêter là !

Suitaume évita de parler du message en forme de défi qu’il avait reçu du Gerfaut. L’expérience lui avait appris à toujours garder un as dans sa manche, un lapin dans le chapeau et un polichinelle dans le placard. L’auditoire resta perché sur le trapèze du doute.

- Pouvez-vous cerner, reprit le préfet, le type de victimes qui l’intéresse ? Des hommes, apparemment…

- Trop tôt pour le dire. Je crois plutôt qu’il cherche un public…

Un tel metteur en scène n’œuvre pas pour laisser son travail dans l’ombre… il veut qu’on le connaisse, qu’on le reconnaisse… il signe ses crimes et le prochain risque d’être plus spectaculaire encore !

- STOP !

Le ministre, qui avait assisté sans un mot à cet exposé inquiétant, se leva du bureau d’un bond.

- STOP ! Commissaire Suitaume, il ne doit pas y avoir d’autre crimes ! Lorsque la presse et la télévision vont annoncer, montrer et commenter ces deux meurtres horribles, sans mobiles apparents, chaque Parisien va se croire la prochaine victime et sombrer dans une paranoïa incontrôlable !

Le préfet usa de sa voix la plus mielleuse pour accompagner les propos de son supérieur politique.

- Le gouvernement, en la personne de notre très admiré ministre…

Des regards de velours s’échangèrent. Prébendes ! mises en place… avenir ! Calcul !

- Le gouvernement, donc, a beaucoup misé ces derniers mois sur la délinquance… enfin misé sur la diminution de la délinquance et il serait dommage…

- Il serait dommage, coupa Nicolas Hépimprenel, qu’un misérable psychopathe, qu’un malade ayant la cruauté d’éclabousser les passants avec de la bouse ruine tous ces longs mois d’efforts où j’ai redonné à la police tous les moyens nécessaires pour qu’elle retrouve respect, dignité et intégrité. Je compte sur vous commissaire pour écraser la poule dans l’œuf !

Le ministre s’agitait à mesure qu’il parlait, emporté par le feu de son discours.

- Vous connaissez l’opposition ? Toujours prête à marcher sur le ventre des morts pour se hisser au pouvoir… soyez-en sûr, ils sauront trouver les mots pour nous vouer aux gémonies, nous clouer au pilori du scandale… je les entends d’ici les infâmes : « l’homme dur de la police incapable de protéger ses concitoyens, il terrorise les automobilistes et les chiens chieurs, mais il laisse se carapater les psychopathes ! » C’est cela que vous voulez, commissaire ? Retrouver les contempteurs de l’ordre, les dénigreurs de police, les sycophantes de la justice ? Alors, laissez courir le tueur et le parti de l’incurie policière et de la corruption organisée reviendra au pouvoir, je vous le promets !

Le commissaire Suitaume, désabusé devant la chose politicienne, ne répondit pas, se souvenant que ledit Hépimprenel avait usé des mêmes bassesses à l’endroit de ses adversaires politiques quelques années plus tôt pour se hisser sur son mât de cocagne. Les jeux de manche démocratiques où chacun faisait son marché aux voix ne l’impressionnaient plus vraiment. Clientèle ! Bons payeurs ! Alternance… poudre aux yeux… chacun son tour ! Son tour de quoi ? Toute façon, les mêmes qui meurent ! Pour Suitaume, un tueur d’une nouvelle race venait de prendre possession de la capitale et il devait l’arrêter pour sauver quelques bougres innocents du massacre. Les démocrates s’occupaient des grandes tueries, lui des petites ! Chacun sa place et les élections seront bien gardées ! Attraper le tueur, c’est tout ! Toute autre forme de considération ne le concernait pas. D’ailleurs, il commençait à se sentir à l’étroit dans cette pièce où l’on prenait le crime pour un adversaire électoral, où les seuls objectifs étaient la sauvegarde des prébendes et des passe-droits. Il fit un léger mouvement de tête qui pouvait ressembler à un salut et regagna la porte.

- Je n’ai pas fini, commissaire…

Suitaume se retourna, la main sur la poignée.

- La mort d’Abdel Hélabeth, plus particulièrement, risque de créer des remous politiques, continua l’homme en place, des circonvolutions gouvernementales peu souhaitables… ce garçon était une icône, un symbole… un phare blanc dans la marée noire… vous voyez ce que je veux dire ?

- Non, répondit Suitaume, lapidaire comme un jet de pierre.

Le ministre prit son air le plus télévisuel. Idéologie marketing !

- Ce sportif accompli, mozambicain par sa mère et russe par un ami de son père, ayant vécu chez une tante canadienne implantée en Bretagne, est une épine dans le pied des anti-intégrationnistes, un empêcheur de mal penser, bref, un exemple à méditer !… et on ne peut laisser mourir impunément un exemple.

- C’est vrai, accompagna le préfet.

- Et beau, complimenta le principal.

- Et j’ajoute, ajouta le ministre, une question de mon cru… A qui profite le crime ?

- Je vous le demande ? s’intéressa Suitaume.

- A l’Extrême droite !

- Ah ?

- Et j’aimerais que votre enquête ne néglige pas cette piste… afin que la presse nourrisse la thèse du crime politique… Cela fait moins peur… et il est toujours bon de montrer un ennemi du doigt.

Surtout quand tout le monde connaît l’ennemi !

Le commissaire s’arracha deux ou trois poils de la moustache.

- Et Emile Assourdine, l’organiste ? Je mets ça sur le compte des anti-cléricaux ?

Le ministre ne chercha pas à entendre l’ironie de la question.

- Débrouillez-vous, commissaire, mais pas de vagues ! Vous avez trois jours !

- Sinon ?

-Sinon, vous en aurez quatre !


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